Lettre pour se souvenir - mon histoire

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Lawrisia
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Lettre pour se souvenir - mon histoire

Message par Lawrisia » lundi 11 mars 2019 23:20

Contexte

J'ai écris cette lettre lorsque j'avais 17 ans, peu après ma tentative de suicide. Malgré quelques erreurs temporelles de certains faits du fait de mon jeune âge lors des événements décrits, c'est ce que j'ai de plus parlant en ce qui me concerne. A l'époque, j'avais apparemment beaucoup de souvenirs liés au passé, désormais, quand je la relis, tout cela me semble lointain comme si ce n'était pas ma vie, comme si c'était quelqu'un d'autre qui l'avait écrite cette lettre. A l'époque,je ne savais pas tout, j'ai appris de nouveaux éléments sur ma venue au monde entre autres qui m'ont énormément affectés il n'y a pas longtemps, mais je ne les mentionnerait pas ici. Je préfère garder la lettre brute, sans modification, telle que je l'ai rédigé il y a presque quatre ans de cela. C'est une longue lettre, désolée pour cela, j'ai essayé de l'aérer le plus possible...
Si vous souhaitez réagir, je vous invite à le faire dans mon salon, si vous avez été confronté à des situations similaires, j'aimerais beaucoup échanger avec vous ^^ Je vous souhaite bonne lecture quand même et peut-être à bientôt :wink2:

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Cher Diable,

Est-ce vraiment ainsi que je dois démarrer cette lettre ? Dois-je t’appeler de ton vrai nom ou dois-je t’affubler de ce que tu es ? Après tout ce temps où tu m’as fait vivre l’enfer, où tu nous a fait vivre un enfer. Par quoi commencer d’abord ? Par le début je suppose. Bien, commençons donc au tout début.

Il y a de cela un peu plus de dix-sept ans tu t’es mis à chasser une nouvelle proie, et cette proie malheureusement, ce fut ma mère, tu sais la femme qui venait tout juste de divorcer et qui devait s’occuper déjà de deux garçons qui n’avaient que neuf et quinze ans. La femme qui voyait son ainé partir en vrille et qui ne savait plus quoi faire, la femme qui priait assurément chaque soir que son cadet ne suive pas la même voie que le premier.

Et puis, toi, tu as débarqué avec ton pseudo charisme, et avec je ne sais quel sortilège tu es parvenu à tes fins. Tu as réussi à l’asservir cette femme. Neuf mois plus tard j’ai vu le jour. Et là comme à chaque fois, tu as voulu te défaire de cette responsabilité, mais celle que tu pensais idiote est parvenue à te devancer, elle t’a forcé à rester pour m’élever tout en convainquant son ex-mari de me donner son nom de famille. Tu as dû bien enrager ce jour-là pas vrai ? J’aurais aimé voir ta sale tête ce jour-là, lorsque tu as su que je porterai le nom d’un autre, que tu n’aurais aucun pouvoir sur moi. Mais tu t’es vengé en me donnant un second prénom qui était en fait un trophée pour toi…Mais cela je ne l’ai su que bien plus tard, contrairement à ma mère qui, elle, a compris vite ton petit jeu.

Et puis j’ai grandi avec un cœur malade depuis mes premiers éclats de voix qui ont souvent failli être les derniers dans les premiers mois.
J’ai grandi entourée de deux anges qui m’ont protégé de toi du mieux qu’ils le pouvaient tandis que tu avais les pleins pouvoirs sur notre génitrice. Dans les premières années, j’étais une enfant heureuse et normale hormis mes nombreux séjours à l’hôpital, mais bien vite, tu as commencé à vouloir te jouer de moi en pensant certainement que manipuler une pauvre gosse de six ans relevait d’un jeu d’enfant pas vrai ? Tu pensais que parce que tu m’avais fait voir le jour et que tu m’offrais souvent les carottes, je ne me méfierais jamais de recevoir un coup de bâton de ta part ? Mon pauvre ami, si tu savais combien je t’ai haïs si jeune… !

Je t’ai toujours détesté et je suis presque sûre que tu en avais conscience. Tu me disais souvent avec ce ton faussement affecté « Tu ne m’aimes pas, hein, tu n’es pas gentille avec moi, ça me fait de la peine » et moi, pauvre ingénue que j’étais je me laissais attendrir, je culpabilisais même si bien qu’à sept ans je me considérais déjà comme anormale… Je me disais que j’avais des problèmes mentaux, que j’étais méprisable parce que j’avais cette différence en rapport des autres : je détestais mon père. Je le haïssais même. Sans vraiment comprendre pourquoi d’ailleurs, mais c’était instinctif. Tu étais un danger pour moi.

Dans les premiers temps, j’ai tenté de me résoudre à faire des efforts, en me répétant sans cesse que je devais « rentrer dans le moule », que je devais essayer de me rapprocher de toi parce qu’après tout je rêvais d’être comme ces petites filles qui en voyant leurs pères, se jetaient dans leurs bras en criant « papa ! » à la sortie des cours, et qui repartaient chez eux mains dans la main en riant. Mais j’ai vite déchanté. Une fois, oui, une fois j’ai reproduit cette scène, mais ce malaise instinctif m’a refroidie dès que tes bras se sont refermés sur moi. Je ne me sentais pas en sécurité, je me sentais en danger au contraire et ton odeur me donnait la nausée ; déjà à cette époque tu avais une hygiène déplorable que tu couvrais d’eau de Cologne à outrance et je méprisais ce parfum plus que tout. Dès qu’il effleurait mes narines, j’avais cette envie de fuir presque irrésistible, je mourrais d’envie de me cacher, de m’enfermer pour ne plus à avoir à la supporter.

Et puis vint le jour où l’on m’opéra de ce cœur malade qui battait dans ma poitrine. J’étais depuis plusieurs mois tombée en dépression, et il n’était pas rare qu’à presque huit ans, on m’entende dire que je voulais en finir. Je savais parfaitement en quoi consistait mon opération, j’étais loin d’être une abrutie pour ton plus grand malheur… Je me souviens encore de cette discussion, un soir, avant d’aller dormir avec maman, celle où elle m’assurait que je ne savais pas ce qui allait se passer, que tout irait bien de toute façon, que ce n’était rien. Mais je savais en quoi consistait une opération à cœur ouvert, je savais que c’était loin d’être sans risque. Et j’eu ce formidable espoir d’enfant en dépression : je voulais mourir sur la table d’opération. C’était devenu une sorte d’obsession, et plus le jour tant attendu approchait, plus je jubilais intérieurement ; je mourrais dignement, sans user de quelques procédés douloureux.

Finalement, ce qui m’a permis de tenir malgré ce passage au bloc et malgré ta présence, était celle de mes frères, ces deux anges gardiens qui me tiraient vers le Paradis lorsque toi tu m’attrapais la jambe pour m’entrainer dans ton Enfer. Ils m’ont permis de tenir ce fameux début de Novembre, quelques jours après mon opération…

Quelques mois plus tard, pendant les vacances alors que j’étais chez mes grands-parents, maman a débarqué en pleurs après t’avoir rendue visite. Elle pleurait, oui, cette femme qui jusque-là m’a toujours parue invincible hormis un soir de 2002 où, en virant l’aîné de la maison elle n’a pas pu retenir ses larmes après qu’il ait tenté de tuer son cadet et de m’enlever pour me protéger.

Cela me fait penser à cette phrase qu’il a dit en commençant à descendre dans le sous-sol pour s’enfuir, cette phrase qui parfois résonne encore en moi tel un vieil écho oublié dans la caverne de mes souvenirs : « Tu ne me la prendras pas, je ne te la laisserais pas ». A quelques détails près, ce fut là ses mots. Et si Math ne m’avait pas attrapée, jamais je ne me serais débattue ce soir-là, peut-être parce que j’étais trop petite pour comprendre véritablement ce qui se passait et puis d’autre part, F. était mon grand frère, mon protecteur, un rempart qui m’avait déjà beaucoup inculqué, en qui j’avais confiance. Et son odeur dans le creux de son cou, j’aimais le humer à pleins poumons ; une odeur douce, subtile, masculine, rassurante. Et là, j’étais dans ses bras musclés, la tête à moitié nichée dans son cou, à regarder sans comprendre mon autre frère qui l’agrippait pour l’empêcher d’avancer et en arrière-plan, j’ai le vague souvenir de maman, encore sonnée qui essaie d’aider M. pour m’extraire des bras qui me retiennent.

Bref, revenons à ce fameux soir où maman pleurait. Mes grands-parents lui ont demandés ce qui se passait et là elle commença à leur dire enfin ce qu’elle avait vu en te rendant visite. Te souviens-tu de ce jour-là ? Oui, je me doute que oui, aussi con sois-tu je suis pourtant persuadée que tu es loin d’être amnésique…

Elle nous a raconté comment elle t’avait vu avec ces putes chez toi, qui se trimbalaient nues dans ta baraque, dehors, dans ta piscine avec toi… Tu lui as laminé le cœur jusqu’au bout ce jour-là. Faire pleurer ma mère… Je t’ai maudis pour cela tout autant que Flo d’ailleurs qui lui, au moins, a su te faire passer le message de ne pas t’en prendre à elle ou moi. Oui, te frotter à mon frère qui en plus faisait de la boxe à cette époque, on peut dire que ça t’a bien refroidi… Tu n’as jamais osé réitérer cette erreur.

Passons un peu… Nous voilà en 2007, j’ai neuf ans. Avec le temps, ma haine s’est raffermie et ton pouvoir sur maman s’est renforcé un peu plus. Le seul qui te tenait encore en respect, mon grand-père, a rendu l’âme après avoir lutté quelques mois contre son cancer et sa jaunisse. Quand je l’ai su, nous étions loin, en Espagne je crois, avec maman. On a reçu un simple message vocal de son ex-mari qui nous apprenait la nouvelle et je me suis effondrée dans ses bras en ayant en mémoire tellement de souvenirs de lui… Mais toi, ton visage, ce jour-là, était d’un faux semblant écœurant ; tu affichais encore cette mine que je haïssais tant, celle faussement éplorée que tu croyais « bien jouée » mais je suis sûre qu’en toi tu souriais, Diable que tu étais ! Tu me donnais la nausée…

Allons-y continuons, car c’est loin d’être fini ! Tu crois encore que ta chère diablesse a oublié tout ce que tu lui as fait endurer ? Laisse-moi rire un instant que je te ressorte tous ces « vieux dossiers » que j’ai archivé dans un coin de ma mémoire. Je vais montrer un peu à tous ceux et celles qui lisent ceci à quel point tu étais ni plus ni moins qu’un co.... manipulateur qu’on nomme en psychologie : pervers narcissique. Parce que oui, c’est ce que tu es !

Encore cette année-là, tu as commencé à avoir de plus en plus d’emprise sur ma mère au point qu’elle me délaissait : oui à neuf ans, elle me collait devant la télé, le soir, montait se pomponner alors que par habitude elle ne le faisait jamais, puis elle descendait, se préparait sans un mot, et partait te rejoindre chez toi pour y passer la nuit. Lorsque je lui demandais ce qu’elle faisait elle me disait « occupes-toi de tes oignons » et elle me gueulait dessus quand je protestais. Je n’avais ni portable ni baby-sitter pour garantir ma sécurité et je restais docilement devant la télévision en regardant les heures passées et ne pas la voir revenir.

Je m’inquiétais pour elle, si bien qu’une fois, j’en fis même une crise d’angoisse qui a bien failli me mener aux urgences mais je me suis réveillée de mon évanouissement à plus de trois heures du matin, sur le pavé glacé du salon et je me suis couchée comme ça, avec cette boule au ventre.
Une fois, encore, Math est rentré à la maison alors qu’elle était encore partie te rejoindre en me laissant encore seule. Il s’en ait étonné et l’a appelé. Il est tombé sur toi qui lui as expliqué que vous regardiez tranquillement la télé… Le lendemain, Math a sûrement remonté les bretelles à maman car plus jamais elle ne m’a laissé seule le soir jusqu’à mes douze-treize ans.

Oh et attends, ais-je mentionné le pourquoi j’ai toujours détesté les vacances ? Non ? Alors allons-y ! Pendant les vacances tu nous emmenais – maman et moi – en camping-car à la Rochelle, à Ouistreham, au Mont Saint Michel et j’en passe… Et je haïssais cela. Pas que je n’aimais pas voyager, non, mais en ta compagnie cela me dégoutais ! Entre le fait que tu t’enguelais un jour sur deux avec elle à cause de ta femme comme tu disais toujours en parlant de ton ex-épouse et le fait que le lendemain maman te mangeais dans le creux de la main, tu m’écœurais. La voir te câliner me mettais dans une rage folle ; j’avais développé pour toi une forme de jalousie parce que ma propre mère s’occupait bien plus de ton c.. que du mien et elle te cajolait avec cet amour que je n’ai jamais vraiment compris et que jamais elle n’avait eu pour moi. Dieu, que je pouvais te haïr ces jours-là… !

Et tu avais le don de jouer la pauvre victime, ah ça oui ! Tu étais même très doué dans cette catégorie ; Tu te souviens quand tu prétendais toujours « être bon comme du petit pain » et que tu me faisais culpabiliser en disant toujours que j’étais méchante envers toi parce que je ne t’aimais pas ? Allez, assume ! Arrête un peu de te défiler et avoue que tu aimais me montrer à quel point tu avais le contrôle sur la femme qui m’a donné la vie, tu te jouais d’elle, tu étais le marionnettiste tandis qu’elle, était ton pantin. Tu l’as mise à bout tant de fois ! J’ai bien failli la perdre un jour à cause de cela… Elle était tellement en colère contre toi, qu’elle a voulu mettre fin à ses jours sur une plage, alors que nous étions parti en vacances. Tu as du la rechercher pour la convaincre de ne pas le faire alors que je pleurais probablement, du haut de mes cinq ans, parce que j’avais compris en entendant ses mots ce qu’elle comptait faire et que malgré mes cris et pleurs elle m’a laissé derrière elle, sur ces rochers couverts d’algues empestant le sel marin et glissant telles des savonnettes humides.

Avoue-le, avoue donc que cela t’agaçait que je ne sois pas si docile qu’elle, que je ne me laissais pas domptée, asservir malgré tout tes efforts ! D’ailleurs, tu dois probablement te souvenir de ce jour mémorable où je t’ai giflé dans la voiture, non ? Tu es sûr ? Car moi, ne t’en fais pas, je m’en souviens très bien ! Si tu savais comme je jubilais ce jour-là et ô combien je jubile encore rien que d’y repenser ! Ah, cette gifle que je t’ai adressé, je peux te l’assurer qu’elle venait du cœur, mais cela tu le sais déjà pas vrai ? On peut dire que tu m’avais poussé à bout et que cette gifle-là était pleinement méritée et purement accidentelle au départ mais crois-moi, après, je me suis sentie bien soulagée. Tu m’as fait la gueule pendant quelques temps, et on peut dire que je m’en foutais royalement ! Cette main qui a frappé ta joue, elle a mis des années à se libérer mais jamais elle n’a regretté de t’en avoir collé une… ! Ah ça non, tu peux me croire sur parole !

D’ailleurs, je crois que c’est le fait que tu ais encore insisté sur le fait que Math et Flo n’étaient pas mes frères qui m’a mis dans cet état de rage, parce que s’il y avait bien une chose sur laquelle tu n’avais aucun droit c’était mon lien avec mes anges et ça, tu l’as appris à tes dépends. Tu voulais me convaincre que ce n’étaient pas mes frères, qu’ils n’étaient rien pour moi, tu voulais certainement me manipuler et me monter contre eux mais, malheureusement pour toi, les seuls hommes dont j’acceptais l’autorité c’étaient bien eux et leur propre père. Je me suis tellement liée à eux quand j’étais qu’une gosse que t’attaquer au lien qui nous unissait c’était comme si tu t’attaquais à la Grande Muraille seul et à main nue. Jamais je ne t’aurais laissé prendre mes remparts ! Jamais !

Tu veux que je m’arrête peut-être ? C’est vrai que tu n’as jamais été très doué pour assumer tes actes… ! Mais mon pauvre vieux, j’ai loin d’en avoir fini avec toi ! Tu crois quoi ? Que j’avais oublié toutes ces choses ? Eh bien non, tu vois, je n’ai pas oublié toutes ces choses.
Mais allez, je vais être sympa, je vais faire un bond dans le temps. De pas beaucoup, assurément, car avec toi, on peut dire que j’ai matière à écrire… !

On arrive en 2009, j’ai alors onze ans. Les choses ont empirées à mesure que j’ai grandi, tu t’en rends compte de plus en plus, pas vrai ? Je suis désormais grande de par mon âge, de par mes capacités de compréhension et c’est bien ça le problème : ma dépression se poursuit sans qu’on ne le sache, il n’y a que mes ami(e)s qui s’en rendent compte.

J’ai grandi trop vite à cause de toi, à cause de toutes ces choses qui se sont produites et à onze ans, je pense déjà comme une adolescente de dix-huit ans. La maison est devenue une cage où je suis prisonnière et toi, tu es devenu littéralement mon pire ennemi.
Notre relation s’est tellement dégradée que dès que tu viens à la maison, je cours m’enfermer dans ma chambre en bloquant même la porte avec le grand coffre en osier qui est plein de mes jouets de quand j’étais bébé. Je te crains énormément, tu me répugnes et j’ai pourtant encore suffisamment de respect pour toi pour fermer ma gueule et intérioriser toutes ces années de haine, de rage, de jalousie, que j’emprisonne dans un coin de mon cœur.

C’est parfois très difficile que de se retenir et c’est à cette époque précise où j’ai commencé à me créer mentalement un monde parallèle dans lequel je me réfugiais lorsque tout devenait insupportable et puis j’ai aussi commencé à me noyer dans la musique parce qu’il n’y avait que cela qui me permettait de faire ressortir ce que je renfermais. Je ne pleurais plus non plus, enfin pas ouvertement, parce que je n’en avais pas le droit. Je pleurais tous les soirs dans mon lit, dans le silence le plus complet parce que si j’avais le malheur de pleurer en sanglotant bruyamment je n’avais en aucun cas le droit à du réconfort mais bien une gifle et un « Rôh, la ferme ! » de maman. Elle aussi se montrait parfois monstrueuse, pas autant que toi ne t’en fais pas, mais oui elle l’était. Et puis avec ce décalage entre mon âge réel et mon niveau de maturité trop avancé, les conflits entre elle et moi ne sont pas rares et mes relations avec mes pairs sont difficiles parfois, parce que je les trouve trop immatures.

Maman me force à te côtoyer mais c’est de plus en plus difficile, je commence à être revêche et cela ne te plait pas non plus, mais tu ne dis rien ou peu parce que de toute façon, tu sais très bien pourquoi j’agis de la sorte quoique tu prétendes le contraire…
Ma dépression fait partie de moi désormais. Je grandi avec, avec toujours cet espoir de mourir par je ne sais quel miracle du Ciel. Parfois je prie même pour ça, oui, je prie pour que « Dieu me rappelle à ses côtés » comme il me plait à dire. C’est une issue de secours, la foi, quand on est au bord du gouffre et que personne ne veut l’admettre…

Pendant six mois, je remonte la pente parce que je ne vois pas ta gueule de vieux fou ; tu pars depuis maintenant quelques années dans le pays où tu as vu le jour : le Maroc. Tu n’imagines probablement pas à quel point tu me fais un cadeau immense en faisant cela. Six mois sans toi c’est comme un siècle de paradis à échelle réduite pour moi et ma famille. Parce que oui, maman retrouve étrangement le sourire lorsque tu te casses, et que oui, elle redevient la mère aimante que j’ai parfois du mal à reconnaître. Tu as perdu de ton emprise sur elle à mesure que j’ai grandi, sûrement parce que je commence à montrer des signes de rébellion et qu’elle aussi…

Cet après-midi-là, je ne l’oublierais probablement jamais, celle où tu es revenu sans que je ne le sache. Maman m’a récupéré à la fin des cours ; j’avais passé une bonne journée. C’est vrai qu’à cette époque il m’arrivait parfois d’être insouciante et puis j’étais bonne élève aussi malgré ce qui pouvait se passer autour de moi. L’école a toujours été mon refuge de toutes manières, on m’y a toujours bien traitée et j’y trouvais l’attention de mes professeurs que je n’avais ni de maman ni de toi – enfin toi, tu comptais si peu pour moi que ton attention je m’en fichais comme d’une guigne bien entendu !

Bref passons… Oui, cet après-midi-là, je terminais les cours tôt. Dans la voiture, maman affichait une drôle de mine mais avec son travail qui était crevant, je n’y ai pas vraiment fais attention. Ce qui m’a surprise c’est qu’on n’a pas repris la route pour la maison au lieu de quoi elle est passée par le centre-ville. Cela m’a étonnée et je lui ai demandé pourquoi nous y allions. Elle m’a dit « J’ai pensé qu’on pourrait manger en ville aujourd’hui, ça te dit ? », « Bien sûr ! C’est sympa ! ». Oui, j’étais super enthousiaste parce que ce genre de proposition ça ne se refuse pas. Il était rare qu’elle ne m’offre ce genre de privilège. On est donc allée jusqu’au fast-food du coin et là ce fut un coup de massue que je reçu en pleine face ; en se garant j’ai remarqué ce camping-car et j’ai bien failli avoir une crise cardiaque quand je t’ai vu en descendre. « Pitié, pas ça, je t’en prie maman dis-moi que c’est une blague ! » C’est ce que je pensais. J’avais envie de vomir, et surtout une rage bouillonnante contre maman et contre toi : elle m’avait piégée ! Elle m’avait piégée ! Et toi, le simple fait de revoir ta tête de vieux co.... me mettais en rage.

Je l’ai fusillé du regard je crois, ou peut-être l’ais-je supplié des yeux, je ne saurais le dire. Elle m’a simplement lancé « Je sais, mais si on le fait pas, il ne nous fichera pas la paix, tu sais comment il est… ». Oh que oui, je le savais mais j’étais bien acide qu’elle est osée me jouer un pareil tour alors que j’avais eu cette illusion stupide que pour une fois, nous partagerions un repas entre filles, rien que nous deux, en ville, au fast-food du coin. Quelle conne j’étais franchement ! J’aurais dû le savoir depuis le début ! Son expression sur le visage, son comportement, sa proposition : Tout suintait le mensonge et le traquenard à mille kilomètres à la ronde !

On est sortie de la voiture, j’étais raide comme un poteau et aimable comme une porte de prison ; ah ça oui je rageais ! Et là, j’étais tellement hors de moi que je ne m’en cachais même pas. Tu as fait comme si de rien était et tu m’as enlacé ; j’en ai presque eu un haut-le-cœur : tu puais encore l’eau de Cologne et ta peau était couverte de sueur dont tu me couvrais allègrement la joue en me faisant la bise, berk ! Tu me dégoûtais. Maman a suivi le mouvement en faisant tout pour sauver les apparences ; elle était passée maître dans l’art du mensonge et de la tromperie, aussi était-elle très douée pour se cacher derrière son masque.

Comme d’habitude tu nous as sorti le grand jeu avec tes « Vous m’avez manqué » et tout le toutim mais tu aurais dû savoir que cela n’avait aucun effet sur moi. On a fini par manger au fast-food mais l’ambiance était loin d’être à la fête, je suis restée silencieuse tout durant et je n’ai quasiment pas répondu à tes questions. J’avais le goût amer de la trahison de maman dans la gorge et l’acidité de savoir que t’allais me pourrir l’existence pendant six mois. A la fin du repas, tu m’as demandé avec cet air incrédule « Pourquoi est-ce que t’es comme ça aujourd’hui ? » et je dois admettre que j’ai eu bien du mal à ne pas exploser de rire devant cette question aussi stupide que tu ne l’étais. Non mais sérieusement, tu aurais dû penser à faire du stand-up je suis sûre que tu aurais remplie des salles avec de pareils sketchs !
Mais bon, pour ne pas te blesser j’ai continué à faire la fille docile en prétendant que j’étais crevée, que j’avais eu beaucoup de contrôles ces derniers temps et que de ce fait, je n’étais pas de très bonne humeur. Tu étais septique, mais tu as gobé les couleuvres que je te desservais goulument et maman n’a rien trouvé à redire sur mes mensonges.

Tu es reparti de ton côté, et nous du nôtre. Je n’ai plus rien dit à maman pendant une bonne semaine et je m’isolais le plus que possible. Mais à chaque fois tu revenais à la charge, tu proposais de sortir déjeuner en ville, partir à Honfleur et tout le bataclan mais je refusais, je prétendais avoir trop de travail et ça t’énervait. Parfois, tu venais à la maison sans prévenir et si j’avais la chance de te voir arriver, je courrais à l’étage pour m’enfermer dans mon antre en bloquant la porte avec tout ce qui me tombait sous la main. Je ne voulais pas te voir, ni entendre ne serait-ce que le son insupportable de ta voix qui me glaçait le sang. Maman m’appelait toujours en criant du bas des marches pour que je descende mais je ne répondais pas, je restais affalée contre la porte, à la garder comme un légionnaire protégeant les remparts de sa cité au péril de sa vie. Je suppliais intérieurement qu’elle ne monte pas, qu’elle ne me force pas à descendre, je suppliais désespérément qu’elle ne me trahisse pas une fois de plus et que tu t’en ailles de ton propre chef.

Mais elle m’appelait, toujours et encore jusqu’à monter et forcer le barrage de ma porte. Elle n’avait ni compassion ni attendrissement, non, elle était en colère et me fusillait du regard comme si j’étais la responsable de la situation. Elle me trainait jusque dans le couloir et m’obligeait à descendre en me réprimandant. Je faisais profil bas, je la craignais tout autant que toi. En te voyant, je me suis forcée à sourire alors qu’en moi-même je chialais comme une gamine ou une femme que son mari battrait régulièrement et qui ferait en sorte d’afficher un visage qui lui conviendrait.

Je te faisais la bise à reculons en te disant « Salut » parce que c’est tout ce que tu méritais. Maman m’a réprimandé plus d’une fois pour ça, mais je m’en fichais, je voulais juste que tu te casses, je voulais que tu te rendes compte de ma froideur, de mon dégoût pour toi. Et ça, il a fallu un an de plus avant que l’info monte enfin au truc qui te sert de cerveau…

Tiens ! Parlons-en ! Parlons donc de cette énième traitrise de maman qui a eu lieu un an plus tard. C’est quasiment le même scénario mais cette fois, elle m’emmène sur un parking de supermarché pour « faire des courses de dernières minutes » soit disant et puis bien sûr, je me fait de nouveau avoir comme une abrutie sans cervelle.

C’était en juin 2011, j’avais douze ans et demi. Je savais que cette date finirait par arriver et on peut dire que je l’ai redouté…
Encore là, je vois ce camping-car qui est pour moi tel un oiseau de mauvais augure, signe que le cauchemar va recommencer.
Maman se gare, et sort de la voiture tandis que je reste plantée à l’intérieur, écumant de rage, écœurée une fois de plus de son attitude et de voir ta sale face de rat faussement innocente. Tu discutes avec elle un bon moment et puis tu tapes à mon carreau en me faisant signe de descendre la vitre, ce que je concède à faire. Maman me somme de sortir de voiture pour dire bonjour ; je le fais de mauvaise grâce et je réagis à peine à ton effusion sur-jouée.

Ouais, ça t’énerve hein, que ta chère fille te répudie ? Enrage donc, enrage donc, je n’en ai plus rien à faire ! Oui, c’est vrai que depuis Noël où tu as décampé, j’ai pris du caractère, c’est ce que tu disais toujours, hein, rappelle-toi, que j’étais une « sauvage » comme maman. Crois-moi, comme tu le sais la vengeance c’est un plat qui se mange froid, mais toi ne t’en fais pas, tu vas avaler du surgelé…
Pour ne pas changer de disque, tu proposes de retourner manger un morceau en ville et je reprends cette bonne vieille excuse qui fonctionne toujours aussi bien pour me défiler. Maman suit le mouvement et fait en sorte de me couvrir en prétendant que c’est la crise d’ado qui commence ; c’est bien la seule chose qu’elle puisse faire pour me rendre service et essayer de se faire pardonner pour ce qu’elle a fait, bien que cette excuse bidon me met encore plus en rogne contre elle. Tu lâches l’affaire, furieux plus que jamais.

Le 20 Juin, tu débarques à la maison et je reprends mon bon vieux rituel de protection : je me réfugie à l’étage, dans mon antre même si je sais pertinemment que je n’y couperais pas.
J’entends dans le salon, sous ma chambre, une dispute qui s’entame ; je panique encore en plus, de peur de te voir débarquer et me donner une correction. Maman me hèle ; j’ai l’impression que ce genre de scène est bien trop fréquente. Je descends avec la boule au ventre, le cœur pulsant à dix mille, étreinte par l’angoisse. Je cède vite aux appels provenant du pied de l’escalier, de peur de subir ses foudres…
Telle une condamnée à mort montant à l’échafaud je descends et te trouve dans le salon, sourcils froncés, mâchoires serrées. En moi-même je me dis qu’il est temps pour moi que de me prendre une bonne correction de ta part après tout ce temps. Lorsque je me présente à toi, je ne dis rien, ni « bonjour », ni « salut », rien. Tu exploses de rage immédiatement et déverse ton flot de conneries habituel ; ta voix monte dans les aigus comme si tu étais réellement surpris de mon comportement. Tu me listes tous les reproches possibles et fini même par me demander ce que tu as fait de mal. C’est ça, prends-toi pour une victime pendant que tu y es ! Tu portes vraiment pas tes c******* !

Je me tais. Je tremble tellement… Tu as beau être le dernier des cons, tu n’en demeures pas moins un homme capable de violence, et ça, j’en ai conscience. En moi, pourtant, je te traite de tous les noms d’oiseaux, j’enrage, je hurle, j’explose de toutes ces années de foutages de gueule et de manipulation, de pressions psychologiques et de harcèlement !

Tu me demandes de te dire ce qui ne va pas, et encore une fois, si je ne te craignais pas autant, je me foutrais ouvertement de toi, parce qu’on peut dire qu’avec ce que j’ai à te balancer en pleine face, tu aurais de quoi rhabiller tes pétasses de l’autre fois pour l’hiver… !
Je me contiens. Je baisse la tête, comme une soumise, comme un clébard qui fait profil bas devant son maître cruel. Maman est à côté de moi, mais bon, même si tu m’en collais une devant elle, je sais pertinemment qu’elle ne bougerait même pas pour me défendre. Elle aussi elle fait profil bas. De toute façon tu l’as bien dressée, tellement bien dressée que malgré le fait que tu n’as plus autant d’emprise sur elle, elle ne demeure pas moins cette marionnette que tu manipules comme bon te semble. Si bien qu’elle ne me protège même pas contre toi, qu’elle se range naturellement de ton côté, du côté du plus fort, parce que c’est tellement plus simple pas vrai, que de choisir entre son bourreau qui lui fait vivre un cauchemar de peur de représailles et sa fille qui n’est que la victime collatérale d’un « accident » d’une nuit de 98… !

Enfin bref, tu descends enfin en pression et tu me fais un discours de focu comme quoi, tu as compris le message (Ah, et c’est seulement maintenant que tu l’as compris ?! Wow, je savais que t’étais con mais là… Tu pourrais largement gagner les JO de la connerie Humaine mon vieux !) Et puis sur le fait que tu seras « toujours là pour moi en cas de besoin, que si je voulais je pouvais t’appeler » (Mais oui bien sûr… ! C’est vrai que c’est pour ça que je veux plus voir ta gueule…!!). Enfin voilà, encore une fois, tu fais l’étonné et la victime pour ne pas changer. Tu m’embrasses la joue, et sitôt après je ne manque pas de me l’essuyer sous tes yeux pour te montrer à quel point j’en ai rien à foutre et que je t’envoie te faire voir en Papouasie Nouvelle Guinée. Tu ne dis rien, tu repars à tes occupations et moi aux miennes. Je me sens plus légère, je suis certes encore sous l’effet de l’adrénaline mais la perspective de ne plus subir ta présence dans ma vie, à temps plein, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, douze mois, trois-cent-soixante-cinq jours, cinquante-six semaines par an, c’est le nirvana pour moi !

Maintenant je vais passer à toi, maman, toi qui parais si blanche comme neige… Quoi ? Tu pensais que tu allais y échapper ? Que je n’en ai qu’après lui ? Non, non, détrompe-toi, j’ai aussi des choses à te reprocher. Tu ne veux pas t’en rappeler pas vrai ? Mais voilà, je ne suis pas comme ça, moi, je suis pas une marionnette qui vit aux dépends des autres, qui n’existe qu’au travers d’un sale type, non, j’ai beau avoir le sang d’un monstre, je ne méritais pas même le quart de ce que tu m’as fait subir… Tu ne vois pas où je veux en venir ? Tu es sûre ? Eh bien je vais te resituer dans le contexte alors !

Le soir même de cet incident, dans le canapé alors qu’on regardait tranquillement un film, comme si rien de tout ça ne s’était produit, j’ai remarqué que tu me jetais de temps à autre des regards en coin et je percevais aussi ton attitude : tu semblais ruminer quelque chose et tourner autour du pot. Mais, j’ai fait mine de n’avoir rien vu ; j’étais encore en colère contre toi. Et puis enfin tu t’es décidé à cracher le morceau : « Qu’est-ce que tu penses de ce qu’il t’a dit ? » Je me suis détournée vers toi, choquée par ta question mais affichant un visage de je-m’en-foutisme total. Je t’ai répondu simplement « Que veux-tu que je te dise ? Y’a rien à dire. » Et là tu m’as sorti d’un air innocent « Bah oui je sais bien mais tu sais j’ai fait ça pour toi ! Si je l’ai pas viré avant c’était pour toi ! » Pour le coup, j’ai bien failli m’étouffer – de rire cela va de soi – en entendant ça ! Bah tiens, c’est nouveau ça… !

Je ne réponds rien et attends que tu poursuives, parce que je sais que tu n’as pas fini de me sortir des conneries dans le même genre. Ca ne manque pas. Devant mon silence accusateur tu continues : « Je voulais que tu voies quelle genre de personne il était, comme ça, je me suis dit que le moment venu, tu me le dirais et comme ça tu ne m’aurais pas reproché le fait que je n’avais rien fait pour te le faire connaitre. » (Bah voyons ! Encore mieux !) Et là, c’est l’apothéose, la cerise sur le gâteau : « Tu me disais rien alors pour moi c’est que tout était ok. »

« Tu te fous de ma gueule ?! » C’est ce que j’ai envie de hurler tellement tes mots me rendent malade. « Tout était ok » ?! Tu me traînais de force pour aller le voir, tu avais le culot de me mentir et de me faire des coups par derrière parce que tu savais que je le haïssais, tu me voyais te supplier du regard à chaque fois qu’il revenait pour ne pas à avoir à lui dire bonjour ou même aller chez lui et tu as le toupet de dire que c’est de ma faute si on a vécu un enfer pareil ?!? Que si j’avais dit stop, tu aurais tout fait pour l’éloigner de nous ?! Bah vas-y dis tout de suite que c’est moi la fautive ! C’est vrai que tu ne l’as jamais aimé hein ? Tu ne lui as jamais fait de crise de jalousie ? Tu ne t’es jamais pointé en pleurs à neuf heures du soir chez papi-mamie parce qu’il se tapait des pétasses ? Et puis c’est vrai que ce n’était pas toi qui m’abandonnais le soir pour aller soit disant regarder la télé chez lui ? Ce n’est pas toi non plus qui prenait des bains avec lui et qui sortait avec juste une serviette sur le dos sous mon nez ? Non, bien sûr que non, tu es tellement irréprochable… !

Ce soir-là, tu as perdu toute ma confiance. Définitivement. Tu es certes, ma mère et certes tu sacrifies beaucoup de choses pour moi mais ce que tu as osé insinuer ce soir-là, ça, je ne l’ai jamais digérer. Et puis toutes ces fois où lors de mon anniversaire tu disais devant tout le monde que tu aurais préféré avoir un fils plutôt que moi, tu veux qu’on en parle ? Oh et attends, et toutes ces fois où tu me disais avec toute la méchanceté possible « Ah t’as encore grossi ma cocotte ! » tu te souviens ? Ou encore que mamie me « gavait » comme si j’étais une oie ou une dinde que l’on engraissait ?

Ne fais pas semblant de ne pas comprendre, tu sais bien ou je veux en venir. Alors oui, j’étais pas taillé comme une top-modèle d’une, parce que cet homme que tu m’as forcé à définir comme un « père » était un gros lard et que j’ai hérité de ses traits physiques qui me débectent encore aujourd’hui. De deux parce que tu me faisais avaler n’importe quoi. De trois parce que le traitement aux hormones de croissance que j’ai dû me farcir pendant huit ans jour après jour et dont les doses n’étaient en rien adaptées pour moi, me faisais grossir ! Alors ton angoisse des kilos en trop, tu peux la garder pour toi… !

Tu as reconnu une fois, une seule fois, oui, d’avoir échouée, d’avoir été faible face à cet homme que tu vénérais. Je n’ai jamais oublié tout ce que tu m’as révélé sur lui, il y a de cela deux ans. Jamais… J’en ai ris sur le coup, parce que me déballer ça à l’heure du déjeuner, je n’aurais jamais cru que tu en sois capable et puis, toutes les horreurs qu’il a commises ça m’a à peine surprise. En fait, ça m’a soulagé. Enfin, après tant d’année de rancœur viscérale et incompréhensible, de culpabilité d’être cette sale gosse ingrate qui déteste son cher paternel, j’ai enfin eu le plaisir de savoir que je le haïssais pour de bonnes raisons, que je n’étais pas juste folle.

Le soir, dans ma chambre, j’ai chialé comme une madeleine, en silence bien entendu parce que ça ne change pas, peu importe la raison on doit fermer sa gueule et ne jamais se plaindre ; c’est la règle. J’ai écrit dans mon journal intime que je tiens si peu par habitude, mais là, j’avais besoin de coucher ça sur le papier. Au début, je continuais de rire et de le prendre avec dérision et puis au fur et à mesure que les mots s’encraient dans le papier, la rage, la fureur, l’amertume m’ont submergé et j’ai fini par éclater en sanglot. Seule. Toujours seule. Comme d’habitude.

Ce jour-là, j’ai encaissé une à une les infos que tu m’as ressortis, j’ai archivé tout ça dans un coin de ma tête parce qu’il faut dire qu’apprendre que cet homme qui vous a élevé pendant douze ans avait failli moisir en taule et faire quelques voyages au service psychiatrique de l’asile du coin, qu’il était soupçonné d’avoir violé une de ses nièce, qu’il avait détruit des familles entières en couchant à droite à gauche et mettant en cloque les épouses de ses amis, que vous n’êtes pas son seul gosse, qu’il avait menacé vos frères pour faire pression sur votre mère, qu’il s’en est tiré à chaque fois parce que son fils de son précédent mariage était un haut gradé de la gendarmerie et qu’on ne pouvait rien faire, qu’il battait son ex-femme et qu’il en avait tellement le contrôle que ses propres enfants avaient dû envoyer leur mère se cacher dans un chalet paumé dans les montagnes… Oui, on peut dire que pour une ado de quatorze piges, c’est dur à digérer !

Et puis il y a toujours cette zone d’ombre que tu laisses planer, tu ne m’as pas tout dit ce jour-là et tu n’as pas hésité à me le dire ouvertement, que « ces autres choses » tu me les dirais plus tard. J’ai soupçonné sur le coup que toi aussi tu avais été battue mais tu m’as affirmé le contraire et j’ai vu dans tes yeux que c’était la vérité. Je n’ai pas insisté mais avec le temps, j’ai bien sûr émis des hypothèses et j’ai fini par conclure que ma venue au monde résultait d’un acte sordide et odieux. Je n’ai jamais osé t’en reparler, d’ailleurs tout ce qui le concerne est devenu un sujet tabou. Tu voulais oublier, et tu sembles le faire à merveille à contrario de moi.

L’adolescence m’a refait plonger dans ce sombre passé que tu t’obstines à rejeter en bloc. Je ne suis pas comme toi, tout ce que vous m’avez fait vivre, vous deux, a détruit l’enfant que j’aurais dû être. Jeune, je me suis tout pris en pleine face : vos disputes, tes paroles véhémentes, sa perversité malsaine, ta soumission face à lui, tes pleurs pour ce co.... qui ne méritait pas même tes sourires et encore moins tes larmes, ta tentative de suicide, tes abandons, tes reproches, votre perpétuel jeu du chat et de la souris… Tout !

A cela c’est ajouté les événements entre Math et Flo qui, à cause de notre écart d’âge important, ont vite quitté le nid familial en me laissant affronter la maladie, la dépression, lui, toi, vous deux, leur absence…Seule. Comme ce jeu de dominos que je faisais quand j’étais gosse, en en faisant tomber un, les autres s’abattaient les uns après les autres, vous avez ruiné chacun de mes rêves, espoirs, vous avez abattu une à une mes illusions d’enfant. Mon enfance a été entachée par vos conflits d’adultes et ont fini, à mes huit ans, par me convaincre que je ne méritais que de crever sur le billard.

Avec les années, ça ne m’a jamais quitté, pas une seule fois. Je trimbale sur mes épaules d’ado de dix-sept ans un fardeau que vous m’avez attribué il y a de cela quatorze ans. Mes démons, ma folie, mon angoisse des hommes, tout provient de vos conneries d’adultes.
Je ne t’ai jamais vraiment pardonné pour toutes ces choses. Et lui encore moins.

Ca fait presque quatre ans maintenant que ce 20 juin a marqué un tournant dans ma vie. Mais ça fait seulement deux ans que je ne l’ai pas vraiment revu… Tu dois aussi te souvenir de ça, pas vrai ? Du jour où accidentellement on est tombé sur lui. Moi, en tout cas, je n’ai jamais oublié. Dans l’échoppe où on farfouillait dans les trésors des étals, il est arrivé comme ça sans prévenir et il a encore fait sa mascarade en se permettant même de m’appeler « chérie » et en m’étreignant comme si je lui avais réellement manqué. Je tremblais de tout mon corps, j’avais probablement viré au pâle, mon cœur – je m’en souviens – pulsait dans ma poitrine avec une violence inouïe, j’avais les jambes en coton, lourdes comme du plomb et cette envie fulgurante de m’enfuir à vive allure, de crier, de hurler à l’aide mais la surprise et l’effroi m’avait tout bonnement coupé la voix. Pour la première fois de ma vie, je connus la vraie peur : celle qui anesthésie vos sens, vous paralyse, vous rend muet, vous scie sur place. J’étais en état de choc. Ni plus. Ni moins.

Il a tenté de m’amadouer en me lançant quelques flatteries qu’il pensait sûrement efficaces, mais bon Dieu que je m’en foutais, et puis, il est vite passé à l’interrogatoire avec ce visage qui n’était jamais bon signe. « Alors qu’est-ce que tu deviens ? Tu m’as pas appelé depuis trois ans ? T’oses pas ? T’as rien à me dire ? » Voilà ce qu’il ose me balancer avec son regard accusateur. Il me donne envie de gerber. Je ne réponds rien, comme ce jour-là enfin si, je balbutie que non, je n’ai rien à lui dire.

Au fond de moi, j’ai ce malaise qui s’installe, cette sorte d’ivresse qui me fait tourner la tête et qui m’empêche de bouger, encore trop sous le choc de cette confrontation fortuite. J’ai peur. Peur de lui. Je redeviens la gamine terrorisée que j’étais trois ans plus tôt. J’ai quatorze ans et demi, et toujours pas assez de courage pour l’affronter et lui dire le fond de ma pensée.
Ce vieux con de soixante-dix piges que je hais, fini par lâcher l’affaire, visiblement agacé de mes silences et de ma réaction. Peut-être s’attendait-il à être accueilli à bras ouvert… ? Sa connerie légendaire n’a aucune limite décidément… !
Toi, maman, toi aussi tu as eu cette attitude de gamine effrayée, de femme battue revoyant son bourreau, tu as pourtant réussi ce jour-là à te dépêtrer de lui, pas la tête haute, certes, mais tu es parvenue à renfiler ce masque que je ne t’avais pas connu depuis qu’il avait franchi la porte de sortie de nos vies.

Tu ne m’as jamais défendu ouvertement de lui, tu m’as même cédé à lui pour le distraire, j’étais une poupée qu’on trimbalait à droite à gauche et qu’on posait dans un coin quand on en voulait pas. J’étais votre marionnette, autant à lui qu’à toi. Je t’entends d’ici me traiter de menteuse et aussi que je dis n’importe quoi…C’est ton bon droit de ne jamais admettre tes tords, de rejeter la faute sur autrui parce que c’est tellement plus simple que de reconnaitre qu’on a merdé dans l’éducation de ses gosses !
Je suis une fille indigne, pas vrai ? Une pourriture comme son géniteur, ravagée par la haine, ravagée par la jalousie, par la méfiance envers et contre tous…Ouais, je sais. Ne t’en fais pas.

En quittant la maison, en m’installant dans une nouvelle ville ne serait-ce que pour mes études et le temps de cinq jours par semaine, j’ai appris à me reconstruire sans toi, sans mes deux anges gardiens pour lesquels je pourrais tout sacrifier y compris ma vie. Je me suis fait de nouveaux amis et nouvelles amies, j’ai compris grâce à eux, il y a un an, que je n’étais pas responsable de ce qui m’étais arrivé, que je n’étais qu’une gosse et que je n’avais pas à avoir cette culpabilité de ne pas avoir réussi à te protéger, à nous protéger autant toi que Math et Flo et bien sûr moi-même.
Mais tu sais, maman, encore aujourd’hui les nuages noirs de notre passé me ravagent. Parfois je rechute, bas, très bas dans ce passé tortueux que vous m’avez assigné. Malgré les médicaments qui m’ont empêché de commettre le pire, j’ai bien failli ne pas voir l’année 2016 arriver.
Quand on s’est disputées parce que tu me reprochais de rester enfermer dans ma chambre et de ne pas te considérer, je savais que si j’explosais, que si je déversais sur toi tous ces vieux dossiers qui justifiaient le fait que je m’isolais, tu me foutrais à la porte tout comme tu l’avais fait avec l’aîné. J’ai intériorisé jusqu’au moment où sans un mot tu t’es cassé au boulot, et que j’ai dîné seule, avec la rancœur et en regrettant presque de ne pas avoir eu le courage de sortir de mes gonds. J’ai pour la première fois, tenté de me tuer avec les couteaux de la cuisine mais au final je me suis juste charcuté les bras lamentablement.

Quelques semaines plus tard, j’ai recommencé, parce que la souffrance s’était réveillée, que celui que j’aime, qui m’a redonné le goût à la vie sans le savoir, ne voulait pas de moi.
Je suis stupide. Comme beaucoup de ces filles qui tombent amoureuses et espèrent, lorsque le réveil est brutal et sans appel, la chute jusqu’en Enfer se fait de la façon la plus horrible qu’il soit. Jamais, tu sais maman, je n’aurais cru un jour que d’aimer un garçon me serait possible avec ce qu’il m’a fait subir et ce que mes propres grands frères m’ont aussi fait enduré parfois… Mais, je me suis faite piégée sans le vouloir, un jour pluvieux de Novembre 2014, et j’ai souvent oscillé entre le Paradis et l’Enfer à cause de mes sentiments pour ce garçon.
Il m’a sorti d’un cauchemar, parfois remise dedans sans le vouloir, sans le savoir. J’ai pleuré pour lui sans qu’il ne le sache, je me suis effondrée aussi lorsque j’ai su qu’il en aimait une autre. Je n’ai jamais – ou rarement – pleuré aussi bruyamment que ce jour-là, surtout pour un garçon. Je ne pourrais jamais t’en parler de ça, de mes peines de cœurs, parce que le problème quand on aime quelqu’un qui l’ignore c’est qu’on se brûle vite les ailes à trop espérer qu’il le remarque et que, lorsqu’on s’aperçoit que l’on n’a pas le droit d’être aimée, qu’on s’en persuade, on s’effondre par terre. On chiale comme des mauviettes en hurlant de douleur.

Toi qui ne supporte pas les cris et les pleurs, remercie le Ciel de ne pas avoir été présente ce jour-là pour me ramasser à la petite cuillère sur le pavé des chiottes de l’école, remercie mes ami(e)s qui depuis le début t’ont remplacés. Malgré le fait qu’ils ont changé avec le temps, et aussi avec mon changement d’établissement, chacun(e) d’entre eux/elles m’ont permis de tenir, m’ont remonté le moral lorsque toi tu me la faisais pour me consoler. Ils ne se sont jamais contenter de me dire « Te plains pas y’a pire » pour me faire me sentir mieux. Ils ont été capables de bien plus de douceur, de sentiments, d’humanité que toi.

Oui, ils ont supporté la fille dont on n’a jamais voulu. Ils ont supporté la fille d’un monstre et d’une femme fatiguée de se battre et qui s’est laissé submerger. Ils ont supporté mes pleurs, mes angoisses, ma haine, ma rage, ma folie, mes crises de jalousies, mon égoïsme et ma lâcheté sans bornes… Peux-tu en dire autant ? Peux-tu aujourd’hui dire que tu as réellement eu un impact positif sur ce que je suis ? Hormis le fait que tu m’as enseigné que pleurer était un crime et qu’il n’y a que les faibles qui pleurent ? Peux-tu dire que tu as pris part à ma vie ? Que tu ne regrettes pas tes choix me concernant ?

Tu dois me trouver bien cruelle après tous les sacrifices que tu as fait… C’est vrai tu as toujours fait en sorte de répondre à mes besoins matériels, mais toi qui as manqué de tout et surtout de compassion, d’attention et d’amour quand tu avais mon âge, ne sais-tu donc toujours pas de quoi je rêvais et de quoi je rêve encore parfois ?

Tu sais, je ne suis pas comme lui, je ne suis pas avide ni dépensière, je ne rêve pas d’asservir les gens, de les blesser, de leur fait connaître le même enfer que j’ai vécu. Je rêve juste d’amour, juste de sentiments, juste de bonheur. Je me fous des biens matériels, je me fous du fric, je me fous de l’avarice. Je ne souhaite que ton bonheur malgré tous ces événements qui ont détruit la potentielle relation mère-fille qu’on aurait pu avoir si rien de tout cela ne s’était produit.

La fille que tes fils ont élevés tant bien que mal, la fille que tu considérais comme une marionnette, une poupée que tu pouvais délaisser dans un coin sans qu’elle ne s’en plaigne, celle que tu as fait tant culpabilisé d’avoir foutu ta vie en l’air, eh bien, tu vois, elle a grandi, elle a fait beaucoup de chemin, elle en a bavé, chialé, a failli plus d’une fois jeter l’éponge, mais sans jamais le faire par lâcheté, par amour ou par courage. Non, elle s’est toujours relevée, avec plus ou moins de dignité, c’est vrai, elle s’est infligée une torture non méritée en seulement dix-sept ans… Elle a su changer, supporter, s’intéresser aux autres ; elle s’est constituée sa propre famille idéale avec ses ami(e)s et trouver le bonheur même dans les moments difficiles.

Finalement, peut-être devrais-je vous remercier ? Vous m’en avez fait voir de toutes les couleurs, vous : mes « parents » et anges gardiens, vous m’avez appris très tôt que dans ce bas monde on ne peut que compter sur soi ; qu’on se fait trahir par ceux qui nous sont les plus proches, qu’on peut tomber sur des personnes dénuées de moralité ; que l’Amour est un poison dangereux dont il faut toujours se méfier ; que la vie ne fait pas de cadeaux et qu’elle ne se révèle ni toute blanche ni toute noire mais qu’elle est sans cesse teinté de nuances de gris ; que l’on ne peut tout pardonner comme le prêche les Saints de nos Eglises mais que l’on peut toujours apaiser notre souffrance en arrêtant de se l’infliger soi-même.
Je n’ai nullement eu besoin de recourir aux Fables de La Fontaine pour recevoir tant de leçons, non, juste de « parents » et de protecteurs pour me les enseigner de la manière la plus concrète et la plus explicite qu’il soit…

Je conclus cette longue lettre par cette citation de Jasinda Wilder qui résume en somme, ce que j’ai traversé grâce/à cause de vous :
« Survivre, ce n’est pas être fort, c’est continuer à respirer un jour après l’autre. Etre fort, c’est apprendre à vivre en dépit de la douleur. »
Je vous laisse ici, soulagée plus que jamais… Que ces mots vous blessent, vous affectent, vous répugnent, cela n’a aucune importance. C’est ce que j’ai vécu, c’est ce que j’ai vu et entendu. C’est ce qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui et je l’assume, j’assume chacun de ces mots.
A vous de vous en aviser…Ou non.

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